theatre 

Tout le monde semble d’accord pour reconnaitre que le milieu de l’art a littéralement explosé à Singapour ces dernières années.

Alors que les autorités locales avaient par le passé clairement favorisé des industries moins bohèmes et plus sérieuses comme la finance, la biotechnologie ou l’IT, la réputation un peu trop chiante de Singapour  -- surnommée Singabore ou Singasnore -- a du convaincre ses décideurs qu’il allait falloir injecter un peu de “play hard” dans la ville du “work hard” sous peine de voir tous les talents dont elle a besoin lui préférer des villes offrant une vie culturelle plus riche et plus fun.

Comme pour tout ici, une fois qu’on décide de changer de cap on y va à fond et en l’espace de quelques années sont apparus deux superbes campus pour l’enseignement des arts, Lasalle College of the Arts et la School of the Arts (SOTA), les fameux durians -- à prononcer dou-riane BTW -- de l’Esplanade et un nouveau “musée” sensé apporter une caution culturelle aux machines à sous du Marina Bay Sands.

Les galeries d’art privées ont commencé à fleurir, notamment dans les quartiers de Chinatown et Dempsey, et les Gillman Barracks ont été transformées en un centre d’art contemporain avec le support financier du gouvernement. La programmation s’est diversifiée, enrichie aussi par l'arrivée de nouvelles communautés et aujourd’hui il n’est pas impossible d’avoir trois ou quatre chouettes événements par semaine*.

Bref, le gouvernement soutient désormais activement l’industrie culturelle avec comme but plus ou moins avoué de faire de Singapour un “arts hub” asiatique reconnu (et concurrencer Hong Kong au passage).

Est-ce que cela fait de Singapour une nouvelle Berlin ou un nouveau Meatpack district ? On n’en est pas encore là mais les opportunités existent et après avoir écouté Anthony Chen parler de ses challenges “d’artiste incompris” j’ai eu envie de demander à des français installés à Singapour et oeuvrant dans le milieu artistique s’ils pensaient qu’on pouvait aujourd’hui vivre de son art à Singapour**.

Petit tour du côté du théâtre ou les français sont plutôt actifs...

Des opportunités...

Quentin qui est en ce moment à l’affiche de Ma Vie avec Mozart à l’Alliance Française*** réussit à concilier sa passion pour les planches et le monde de l’entreprise avec le lancement à Singapour en 2011 de Quest Interactive, une société de learning/coaching basée principalement sur la mise en situation de problèmes en entreprise et des techniques de théâtre et d’improvisation pour trouver des solutions.

Avec son associée Sabrine, ils ont ces dernières années élargi leur offre pour répondre aux besoins des entreprises locales ou étrangères installées à Singapour mais aussi aux demandes de particuliers. En plus de leurs divers ateliers et formations, ils développent aussi des programmes interculturels entre des écoles de commerces françaises installées à Singapour et des universités locales comme SMU, NTU ou NUS. Cette interculturalité est d'ailleurs au coeur de tout ce qu'entreprend Quentin. Elle est présente dans Ma Vie avez Mozart à travers ce mix, à la fois si improbable et si réussi, d'un texte d'Eric-Emmanuel Schmitt récité par un comédien français et de 15 pieces de Mozart interpretées par de jeunes et talentueux musiciens et chanteurs singapouriens.

"Aujourd’hui j’ai la chance d’évoluer professionnellement à Singapour,” dit-il. “En France une carrière sur le tard dans le théâtre serait impossible.”

Au contraire de Quentin qui a un solide background corporate avec sur son CV des noms comme Procter, Auchan ou KPMG, Marien a débarqué il n’y a même pas deux mois à Singapour avec un profil carrément pas banal : Il n’a pas fait d'école de commerce, il ne cherche pas une planque un poste dans une banque... Non ce qui le fait kiffer lui c’est la poésie, l’écriture, et tous les arts qui tournent autour du texte et des mots.

A Aix, d’ou il vient, il avait créé une association à but non lucratif qui proposait a des particuliers, des galeries d’art et des institutions publiques comme des écoles ou même des prisons, des ateliers et des spectacles.  “Ca marchait bien, par réseau, bouche à oreille et aussi grâce aux retombées médiatiques d’un festival que j’avais lancé.”

C’est fort de cette expérience qu’il partage avant même de venir, sur SingaFrog, le groupe Facebook des francophones de Singapour, qu’il trouve une piste pour un job qui se concrétise une fois sur place.

“Je pense avoir bénéficié de mon parcours atypique, les formalités pour mon séjour ont certainement été moins compliquées que pour un énième stagiaire dans les assurances.”

Marien est enthousiaste quant aux nombreuses opportunités qu’il entrevoit : “Il y a un énorme marché potentiel à Singapour que ce soit pour les adultes, les enfants, les écoles ou les entreprises.” C’est au sein du Laboratoire  de The Fun House, le dernier projet de Quentin et Sabrine, que Marien va pouvoir donner libre cours à son imagination et proposer des activités originales.

Emilie s’occupe du marketing et de la communication de French Stage, une compagnie de théâtre fondée en 2011, qui a déjà produit cinq pièces en deux ans et bientôt une sixième, Ubu Roi en Octobre****. Elle est aussi actrice, metteur en scène, responsable de la régie son, et stage manager...  "Le spectacle vivant, c’est ma passion, et une reconversion de carrière démarrée à Pékin en 2005, un peu par hasard, mais tellement logique dans le fond. Si je ne vois pas encore clairement où me mène cette route, elle est en tout cas jalonnée d’opportunité."

... Et des challenges

“Le théâtre n’est pas encore considéré comme un art majeur à Singapour,” explique Quentin. “C’est plutôt perçu comme un divertissement pour les enfants et on constate d’ailleurs que l’offre pour le public enfantin abonde tandis que les salles de spectacle pour adultes ont du mal à se remplir. Ca vient je pense d’une question d’éducation.”

“Observez le peu de temps que les productions tiennent l’affiche ici...” remarque Emilie. “...entre un soir et deux semaines... Même quand elles sont importées. Le modèle et la rentabilité financière de tout le secteur sont très tendus. Les places sont chères ! Comment rentabiliser la re-création d’un spectacle entier : transport, décor, acteurs, techniciens, location du théâtre, pub, pour deux soirs seulement ? La Cage Aux Folles, 15 soirs à l’Esplanade l'été dernier était un pari très audacieux : près de 30 000 sièges à remplir ! C'est vrai qu'ils avaient un énorme budget pub, des gros sponsors, mais je serai très curieuse de savoir s'ils ont pu dégager quelques bénéfices...”

“L’industrie du spectacle est économiquement très ingrate. Une petite compagnie comme French Stage ne peut prétendre qu’à l'équilibre financier et celui-ci serait impossible à atteindre sans les entreprises qui nous soutiennent, ce qui en fait de véritables défenseurs de la culture. Notre ambition est donc de produire du théâtre de qualité professionnelle, de vrais moments de plaisir nourrissant pour le spectateur, sans perdre d’argent !”

En fait, à part pour quelques stars locales (genre Adrian Pang... Pour peu que vous ayez été une fois au théâtre à Singapour il était forcément dedans !) qui peuvent vivre de leur art, pour les autres, les conditions sont vraiment difficiles. “Les acteurs de théâtre ne sont payés que pour leur travail pendant les répétitions, après, pour les représentations officielles c’est du pro bono,” explique Quentin. “C’est pour cela que nous souhaitons offrir des perspectives de carrière aux talentueux acteurs des écoles locales en les formant pour devenir coach en entreprise.”

Emilie le reconnait aussi : “'C'est un métier qu'il est plus facile d'exercer quand on bénéficie d'une autre source de revenu stable.”

Les 5C à Singapour n’incluent pas (encore) la Culture

"Si les Francophones savent qu’ils se font du bien en allant au théâtre (encore faut-il qu’ils aient l’info, le temps, et qu’ils achètent leur tickets :-) ), cela ne coule pas forcement de source pour les autres cultures, et c’est beaucoup de travail d’amener les Singapouriens à venir voir nos pièces," explique Emilie.

La Culture c’est aussi culturel il semblerait... et pour le moment c’est encore celle des 5C (car, career, cash, condo, credit card), très consumériste, qui domine à Singapour. “Mais ça change avec la nouvelle génération,” remarque Quentin.

“Couvrez ce sein que je ne saurais voir”

Difficile de parler d'art à Singapour sans parler de c*nsure. Alors mythe ou réalité ?

Gaelle qui a assisté à une représentation de la pièce de théâtre singapourienne Cook a Pot of Curry***** (voir la super affiche sur le site de W!ld Rice) a été surprise par la liberté de ton de la pièce, les thèmes abordés, les auteurs locaux n’y allant finalement pas avec le dos de la cuiller morte et n’hésitant pas a pousser le bouchon plus loi que ce que l’on penserait... Encore un mythe qui s'effondre !

Quentin confirme qu’à Singapour il y a “la règle et l’esprit” et que même si avant de monter une pièce le script doit être soumis au MDA (Media Development Authority) “il n’y a pas de censure sur les textes classiques” et que le lieu de la production et le statut de la pièce, à vocation commerciale ou pas, jouent beaucoup sur le verdict des sages. Etonnamment le MDA est plus indulgent avec les productions artsy et a tendance à plus serrer la vis avec des spectacles payants.

Du cote des thèmes traités il y a très peu de tabous : Lasalle produit des spectacles très avant-gardistes qui incluent même de la nudité.

Il semblerait que les censeurs du BFC (Board of Film Censors), malgré leur titre très sérieux, ont plus vocation à classifier films et jeux vidéos pour protéger les plus jeunes qu'autre chose.

Comme quoi on a parfois des a priori qui n’ont pas lieu d’être...




* Par contre qu’est-ce-que c’est difficile de savoir TOUT ce qui se passe ici ! Sistic ne propose que les spectacles dont ils assurent la billeterie... Apparemment le listing le plus complet serait sur Time Out...


** Comme partout, pour bien vivre de son art le mieux c’est quand meme d’avoir un mécène / un(e) conjoint(e) qui a un bon poste et qui fait bouillir la marmite... ce qui n’empêche pas qu’il existe de vraies belles opportunités pour ceux et celles qui sauront s’adapter aux contraintes du marché local et allier leur passion à un bon sens du business...

 

*** Ma vie avec Mozart, du 18 au 22 Septembre 2013 à l'Alliance Française, en Français et sur-titré en Anglais. Places disponibles sur Sistic.


**** Comme cela avait été le cas avec Venise sous la Neige en 2012 Ubu Roi sera proposé au public en version française et en version anglaise selon les jours. Un sacré tour de force ! Pour Venise sous la Neige cette volonté d’attirer un public non-francophone avait nécessité deux troupes de comédiens et deux metteurs en scène (dont Emilie). “Une expérience exceptionnelle !” dit-elle. Pour Ubu Roi les dix comédiens joueront dans les deux versions, des rôles plus ou moins importants selon leur langue maternelle, et seront dirigés par le même metteur en scène Aole Miller, Directeur du département “Voix et Parole” à Lasalle (et coach de Michelle Williams pour son rôle dans Brokeback Mountain si vous voulez tout savoir). Places disponibles sur Sistic.


*****  Interdite au moins de 16 ans quand même faut pas déconner !